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09/12/2017

Lorsque la génération dont nous avons accouché communique....

Marcel Renard

Le 28/11/2017

«La communication»

Parce qu’il s’y croise de jour comme de nuit une population principalement interlope, les ramifications banlieusardes des réseaux ferrés français sont des perchoirs privilégiés pour l’observateur attentif aux détails de l’esprit humain.

En cette fin d’automne où les feuilles mortes apportent aux rails ces petits sursauts de plaisir qu’elles retirent au voyageur en quête de ponctualité, le chaland a commencé à se vêtir chaudement. Le terrorisme et ses colis suspects étant un alibi bon marché pour ramener à la portion congrue des coûts de fonctionnement toujours supposément de plus en plus insupportables à un actionnariat en quête de dividendes, il y a maintenant belle-lurette que la SNCF a abandonné l’envie-même de mettre à disposition de ce que l’on appelait autrefois des usagers, renommés en clients libéralise oblige, des filets à bagage.

sncf,ligne_h,banlieue,communicationAlors forcément, lorsque l’on doit enlever son écharpe, son chapeau, son paletot, mettre quelque part son sac, même loin des heures de pointe, dans l’exiguïté de l’espace qui, le temps de quelques stations au nom soliloqué au fil du fer par une voix dont seule la possible défectuosité d’un haut-parleur mal entretenu vient distraire la monotonie politiquement correcte, cela fait du remue-ménage.

Je suis confortablement installé sur la banquette d’une rame bombardier.

Lorsque ces voitures Z50000 apparurent sur le réseau d’ile de France il y a maintenant une quinzaine d’années, juste après la crise de 2008, cela donnait à nos déplacements urbains un côté un peu « Fièvre du samedi soir» en contraste avec l’austérité du moment : Des rames d’un seul tenant, de telle sorte que l’on peut voir se dérouler le sol en lino gris du début à la fin de l’habitacle  ; Grâce à l’absence de pied aux banquettes, cette continuité aurait permis au personnel de nettoyage, pour peu qu’on eut mis sa disposition des balais du bon calibre, de soulager de ses bordilles toute la rame d’un bout à l’autre en quelques minutes ; De la moquette de toutes les couleurs pour garnir des banquettes assez dures au prime abord, qui finalement se révéleront confortables ; Des lumières au plafond – au moins quatre cent par rame mais dont le dénombrement exacte est rendu ardu vu les multiples reflets dans les plastiques des garnitures - disposées dans ce qui peut sembler un savant désordre ; Des écrans de télévision – pas moins de dix-huit par rame – au cas où la loi se mettrait à permettre la vente de publicité à une clientèle captive, cible idéale; Et surtout, un jeu de lumière sur la plateforme, passant pendant la phase de roulage d’un dégradé de orange à bleu pour devenir blanc pétant lorsque s’ouvrent les portes : bref, tout un tas de gadgets à l’utilité discutable, mais auxquels on s’est finalement habitué.

En face de moi, est assise une jeune femme. La petite trentaine, sa mise assez populaire est illuminée par la graisseur discrète d'une coiffure dont les mèches viennent mourir à la façon des algues sur les plages bretonnes, par-dessus un col Claudine d’une époque révolue.

Son maquillage assorti aux tons de la banquette ainsi que sa denture dont être un avantage concurrentiel envié en province lors des concours de lancer de pépins de raisins lui confèrent un charme insolite mais bien réel.

Comme neuf voyageurs sur dix dans ces moments, elle est plongée dans l’écran de son téléphone intelligent, ou smart phone ainsi que l’on appelle ces petites boites à perdre son temps.

En gare, le train stoppe.

Un homme monte et vient pour s’assoir en mon vis-à-vis. Il est jeune, il est gai, il est beau. La trentaine lui aussi, il a cédé à l’ambiance du moment et se laisse pousser un collier de barbe façon Edouard Philippe. Il porte une paire de blue jeans, un blouson et une veste à la mode. Et des petites lunettes qui lui donnent un faux air de professeur, mais un vrai look d’adolescent attardé. Il est content, heureux de vivre, de voyager dans un train de banlieue et il sourit. Peut être la bague en or qu'il porte à l'annulaire gauche, bien trop brillante pour être en ancienne y est pour quelque chose. Bref, il sourit. A tout et à rien. A tout le monde et personne, à la cantonade : A gauche, A droite, aux vitres, à ses voisins, à ceux dont les yeux sont rivés sur leur téléphone.

Il faut un peu chaud dans le train, c’est normal : il y a du monde. Comptez environ quatre vingt watts par personne : à l’arrivée ça fait quelques calories ! Notre jeune homme déroule dans un mouvement ample du tour de son coup une large écharpe de tricot qui doit bien faire deux mètres de long. Laquelle vient mollement recouvrir l’écran de l’ordinateur posé sur mes genoux et qui me sert à taper le présent texte. Ceci sans qu’il y prête réellement attention tant la béatitude l’envahit. Puis il se sépare de son pardessus, en omettant toujours de considérer qu’éventuellement il peut ne pas être seul au monde. Et retire sa veste dont les pans atterrissent sur mes genoux sans qu’il n’en fasse plus de cas que cela. Il est à l’aise ; Sourit ; Aime l’humanité. 

Son effeuillage achevé, dans un geste généreux du bras gauche, il abaisse le strapontin dans son dos, puis s’installe mollement non sans avoir pris soin de son bras resté disponible de déverser sa théorie de linges sur ses genoux ; Il tourne la tête vers sa voisine. Puis s’engage, par le truchement d’un sourire légèrement niais, un authentique moment de partage émotionnel.

J’essaie de mon concentrer sur le clavier de mon ordinateur redevenu disponible.

Le jeune homme, qui dépasse d’une bonne dizaine de centimètre sa voisine, prend son téléphone sur lequel il se met à regarder des choses dont l’intérêt relatif l’amène à jeter périodiquement sur sa droite des regards d’abords furtifs puis de plus en plus insistants en direction du téléphone que sa compagne d’aventure est en train de manipuler.

C’est à ce moment que se produit le drame.

Sans doute distrait par l’écran de sa compagne de l'heure, son téléphone lui échappe des mains et choit violemment sur un de ses coins, situation ô combien périlleuse pour ses petits objets fragiles; La jeune fille esquisse un geste pour le ramasser mais lui, avec la vigueur que lui confère la jeunesse, est déjà debout, se baisse, ramasse le téléphone qui dans la course inexorable est allé là où va toute chose qui tombe. Il constate après un examen attentif et une satisfaction émaillée de fierté, comme s’il avait été lui-même à la fois le maitre de la gravité et le concepteur de ce petit bijou technologique, que son téléphone a résisté. Toujours aussi vivement, il les redresse alors et lance à l'endroit de sa voisine un sourire satisfait :

« Il est solide, n’est-ce pas ! »

Ce rapide échange donne prétexte à notre jeune banlieusard pour engager une conversation, ce qui nécessite de se rassoir, nécessité  qu'il met en œuvre avec la même célérité dont il a précédemment usé et qui a entrainé son téléphone depuis le haut vers le bas.

Tout aurait été parfait si notre homme dans sa précipitation juvénile n’avait oublié qu’il était assis sur un strapontin, lequel profita vivement du mouvement de libération providentielle de son dernier occupant pour procéder à un mouvement en sens inverse, de la sorte que, suivant la même loi dont avait été victime quelque secondes auparavant son téléphone, notre héro se retrouve dans une position assez cocasse, à l’endroit même où il avait récupéré son bien. Avec en plus tout un tas de vêtements en vrac sur la tête.

Pour autant ridicule la situation puisse paraître, cela ne semble pas perturber plus que cela notre jeune homme qui se rassied en souriant aux fenêtres et continue sa moue indifférente à l’endroit des mouches de la voiture.

Puis, comme s’il ne s’était rien passé, il regarde avec insistance l’écran de sa voisine

« C’est à quoi que vous jouez, ça à l’air marrant ? »

La jeune fille :

« Candy Crush, oui, c’est rigolo »

Assurément, notre jeune homme semble ravi d’ajouter à son bagage culturel la découverte avec une dizaine d’années de retard sur ses semblables ce jeu vidéo, référence des jeux stupides depuis bientôt sept ans : Il s’agit sans doute d’un des jeux les plus stupides qui soient, où le seul intérêt est de perdre le temps précieux que le seigneur dans sa grande bonté nous a accordé sur terre pour agencer des piles de petites pastilles multicolores, autant dire une attraction particulièrement créative, assez facile pour être à la portée du premier abruti venu et suffisamment compliquée pour qu’il puisse y passer des mois entiers.

« ça doit être amusant », continue-t-il.

Un murmure d’acquiescement échappe de la ventilation de la denture de la jeune fille qui à travers réponse évasive, levant brièvement ses yeux éventés, continue à jouer en tout ébauchant un sourire poli (les jeunes peuvent faire plusieurs choses à la fois)

Le jeune homme, toujours le regard plongé de manière assez peu urbaine dans l’écran de sa voisine, insiste, visiblement intéressé par cette découverte qui va sans doute révolutionner le reste de ses jours.

« Ce sont les couleurs normales, ou vous pouvez les changer ? »

(Une allusion aux pastilles fluo, très addictives.)

« Non, c’est normal »

Le voyage se poursuit ; La jeune fille continue à jouer et le jeune homme à plonger son regard sur l’écran de la jeune fille, avec un sourire béat.

Le train arrive en gare. Notre ami se lève, renfile ses atours avec la même délicatesse que lors de son installation, toujours le sourire aux lèvres. Quitte, la banquette. La jeune fille continue de jouer, les yeux rivés sur son téléphone. Il rejoint la plate-forme puis quitte le train sans même la regarder. Elle, est toujours plongée dans son jeu.

Sans doute ne se reverront-ils jamais.

Ils ne se faisaient que des politesses.

Rien de plus.

12:04 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sncf, ligne_h, banlieue, communication | | |  Facebook

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